GISELE BUTHOD-GARCON

De son enfance dans la campagne provençale, où elle est née en 1954, la céramiste Gisèle Buthod-Garçon a puisé un mélange de volonté et de douceur caché sous le manteau d’un caractère réservé. Ses sculptures sont nourries de cette tension, où la rigueur minérale s’accorde à une sensibilité profonde. Ainsi ses oeuvres ne s’offrent pas au regard distrait mais invitent plutôt à un cheminement personnel, une disposition au recueillement pour y accéder.

Autodidacte, Gisèle Buthod-Garçon s’est formée à la force de son tempérament, farouchement indépendant. Elle a gagné sa liberté artistique au prix d’une quête personnelle, nourrie de longues heures à l’atelier et de rencontres humaines et artistiques.

Bol de Gisèle Buthod-Garçon, 2016

En 1982, c’est la rencontre avec le raku qu’elle ne quittera plus. Cette technique, inspirée d’une méthode de cuisson japonaise, implique un défournement de la pièce encore chaude en vue de la plonger dans un bain d’enfumage (généralement obtenu par combustion d’éléments végétaux). Cette année-là, Gisèle Buthod-Garçon assiste au workshop de l’artiste américain Paul Soldner à Aix-en-Provence. Pour elle, tout est là, dans cette confrontation vitale avec le feu, relevant d’une véritable « mise au monde » à chaque cuisson. Son enfumage reste souvent léger, mais il apporte une vibration essentielle à ses oeuvres, nourrissant l’émail de nuances subtiles, stimulant les reliefs, accentuant la minéralité de la terre.

L’appel de la terre l’engage à prendre son envol et à quitter la maison familiale pour un apprentissage qui la mènera, durant cinq années, d’atelier en manufacture, de Rouen jusqu’au Gard. Durant cette période, elle s’attache à développer une connaissance globale du métier : tournage, finitions, émaillage, cuissons… Sa maîtrise des techniques et sa curiosité insatiable pour la matière seront les clés de sa réussite et de son renouvellement constant. Elle termine ces années de formation en s’inscrivant aux cours du soir de l’Ecole des Beaux-Arts de Nîmes. Un nouvel horizon s’ouvre à elle, son ambition artistique s’affirme.

Durant ces premières années d’installation, elle se consacre au contenant – le bol et ses déclinaisons : une référence première, celle qui inscrit la céramiste dans une lignée pluriséculaire. Nicole Decobert lui propose rapidement une exposition dans sa galerie Utopie à Uzès (Gard). Cette reconnaissance lui donne la confiance nécessaire pour s’affirmer dans son travail et se consacrer aux pièces uniques.

Installée dès 1985 à Saint-Quentin-la-Poterie, elle connaît un vif succès avec les somptueux émaux jaune d’or ou bleu turquoise qui habillent ses pièces. Mais l’artiste est en recherche permanente et son travail évolue d’année en année, déstabilisant souvent au passage son public.

Dès 1990, ses pièces se ferment : elle se tourne définitivement vers la sculpture. Mais ses formes, qui vont se transformer au fil des ans, garderont toujours la force intérieure de ce vide premier qui donne vie à ses corps de terre. Les expositions se succèdent, en France et eu Europe, jusqu’à la consécration des expositions monographiques de La Piscine – Musée d’art et d’industrie André Diligent à Roubaix (2013) et de Keramis – Centre de la Céramique de La Louvière en Belgique (2018).

Gisèle Buthod-Garçon est une travailleuse acharnée, poussée par un besoin vital de créer et d’exprimer les sentiments qui l’habitent. Avec une rare persévérance et une exigence de chaque instant, elle trace sa route hors du temps et des modes. Nourrie des nombreux voyages qui l’ont menée d’Egypte et de l’Afrique de l’Ouest jusqu’en Asie, elle a enrichi son langage de références artistiques et artisanales variées, puisées aux sources, là où l’art est essentiel, là où il parle au plus profond de l’humain. Loin des habillages futiles et du superflu, sa carrière est une quête sincère nourrie de valeurs tout à la fois personnelles et universelles, une aspiration à l’harmonie et à la sérénité. L’humanité n’est jamais loin, dans les corps qui apparaissent au détour d’une forme, dans le corps qui s’inscrit littéralement dans la forme, dans ces figures qui sont des réminiscences de traces humaines lointaines, stèles anthropomorphes, visages archaïques, fragments de bustes antiques…

Sculptures dans l’atelier de Gisèle Buthod-Garçon, 2016

Sculpteur et céramiste, Gisèle Buthod-Garçon parvient à une rare alliance de la forme et de la matière. Eminemment suggestives, ses formes sobres témoignent d’une puissance d’expression primordiale quand la matière, toujours riche, toujours changeante, toujours complexe, restitue en silence la vie qui bat sous la peau d’argile. 

Les oeuvres de Gisèle Buthod-Garçon

Dans leur simplicité formelle, les sculptures de Gisèle Buthod-Garçon tendent vers l’abstraction et relèvent davantage du ressenti que de la représentation. Cependant, aux côtés du thème du corps, la nature est omniprésente dans son oeuvre. Elle habite tour à tour – et parfois simultanément – les formes qu’elle fait naître, la matière qui les pare ou les sensations qu’elles éveillent ou remémorent.

De fait, si le titre vient souvent au terme de la création, le paysage y est fréquemment suggéré, dans sa géographie (les « Lacs », les « Montagnes ») ou dans sa dimension évanescente, insaisissable, atmosphérique et éminemment poétique.

Ainsi les « Vagues » et les « Nuages », apparus dans les années 2012, se répondent et jouent de leur complémentarité. Leur nom renvoie à l’eau, sous forme gazeuse ou liquide, un élément récurrent du travail de Gisèle Buthod-Garçon. A côté du feu, de la flamme vive, l’eau apaise, l’eau scintille, elle réfléchit et appelle à la contemplation. Changeante, elle s’adresse à nos perceptions, à notre vécu.

Pour ces deux séries, la céramiste a renoué avec l’émail qu’elle avait quelque peu délaissé durant les années précédentes pour des surfaces mates. Les précieuses nuances des émaux de Gisèle Buthod-Garçon contiennent en elles la profondeur de l’élément liquide, sa luminosité.

Les « Vagues » se dressent, mues par la puissance des éléments. Les crêtes, altières, dessinent des profils construits qui se rencontrent et s’entrechoquent. L’émail noir et brillant, « moiré » telle une soie, vibre de multiples reflets verts. La lumière circule sur les pans portés par un mouvement ondulant qui semble provenir de l’intérieur de la pièce.

Nés de la même énergie, les « Nuages » sont gonflés d’un souffle vital et d’une dimension aérienne. Leur construction, en plans successifs, génère des jeux d’ombre et de lumière, des perspectives. L’artiste les habille d’émaux gras et soyeux, charnels et voluptueux. Noir et blanc se fondent et s’enrichissent mutuellement pour créer des effets vaporeux nourris de subtiles tonalités de gris, ciels d’orage ou matins brumeux.

En 2013, le projet d’une exposition monographique à La Piscine (Musée d’art et d’industrie André Diligent de Roubaix, France) donne naissance à une nouvelle série où le blanc revient sous une forme poudrée et mat.

L’architecture du musée lui inspire une forme robuste et légère à la fois : ce sera la naissance des « Arches ». La base s’élargit et créé une sensation de poids et d’ancrage affirmé. Les nuances de gris liées à l’enfumage restituent la minéralité de l’oeuvre qui nous fait face, telle une stèle protohistorique venue de la Nuit des temps. Par contraste, le traitement de surface est léger et vaporeux. La lumière s’accroche sur les parois marquées de légères empreintes de doigts et restitue la richesse de la gamme chromatique. Sous le blanc, des éclats de vert émergent, auquels répond parfois le scintillement de touches d’émail.

Influences archaïques et références au corps se répondent dans cette série. On y croise des « Ermitages » qui, par leur nom, évoquent le silence paisible d’un retrait du monde. Images de monts enneigés, de stèles protectrices bienveillantes, ces sculptures sont portées par une colonne centrale dont la dimension ascendante rencontre la rondeur du dos. Le même principe porte la verticalité des « Secrètes », échelles célestes inspirées des greniers croisés en Afrique. Des fenêtres s’ouvrent entre l’oeuvre et le spectateur, espaces du souffle et du murmure.   

L’enveloppement ultime est donné par les « Quiétudes » qui s’enroulent sur elles-mêmes et invitent à s’y lover à notre tour. L’amplitude du mouvement est accentuée par la variation du travail de la matière, entre le velouté lisse du ventre, celui des sommets poudreux, et les traces de doigts inscrites dans les flancs à l’extérieur. Le volume créé des ombres et donne une dimension monumentale à ces pièces.

Les « Lacs » répondent aux montagnes. Les reliefs s’ouvrent, en pente douce, et le regard se perd dans le cristallin irisé de l’émail vert que recueille la forme.

Cet ensemble d’oeuvres marque un point d’aboutissement dans le travail de Gisèle Buthod-Garçon, un choeur harmonieux et apaisé de formes. Dans leur lignée paraîtront encore les « Vibrations », pièces murales qui, à la façon des cadrans solaires, évoluent au gré de la lumière. Celle-ci court sur les fines arrêtes, ondule sur leurs crêtes et fait varier nos perceptions. La référence à la terre est toujours là, dans ce reflet lointain du fossile, de la dalle aux ammonites des Alpes de Haute-Provence.

Les oeuvres de Gisèle Buthod-Garçon, par leur authenticité raffinée, jettent des ponts à travers le temps, résurgences de l’aube de l’humanité répondant à nos sensibilités contemporaines.

Brigitte Long, paysages intimes

Une présence discrète, à l’image de la femme qu’elle est, mais une présence remarquée de longue date par les professionnels comme les amateurs de céramique. Ainsi pourrait-on qualifier le travail de Brigitte Long, 35 années menées en toute intimité dans le silence de l’atelier.

Résonances

Sa rencontre avec la terre remonte à l’époque de sa formation aux beaux-arts, d’abord à Quimper puis aux cours du soir de Grenoble. En parallèle à la peinture – qu’elle a par la suite délaissé pour son travail de la terre, avant de reprendre les deux pratiques il y a quelques années -, Brigitte Long s’éprend de céramique et de raku. C’est dans l’atelier de Paulette Descamps à Grenoble qu’elle va approfondir la technique. Une école d’exigence qui la guidera durant toute sa carrière. Après l’ouverture d’un premier atelier à Grenoble en 1988, qui lui permettra de créer et de donner des cours, elle s’installe à Balbins, en Isère, en 1995.

Brigitte Long, photo C. Réfalo

Explorant, à ses débuts, les terres mêlées, polies et enfumées, puis le figuratif, Brigitte Long trouve son langage propre à travers la sculpture céramique abstraite raku. Contrairement à de nombreux céramistes, elle n’a jamais créé de pièces utilitaires, mis à part les vases ikebana. Cet art traditionnel japonais, découvert au hasard d’une exposition et pratiqué au sein d’un atelier il y a près de 25 ans, l’a séduite par sa pureté, par ce mélange de structuration et de sophistication qui caractérise aussi sa propre recherche.

Dans sa peinture abstraite comme dans ses terres, le principe de superposition prévaut. Dans ses tableaux, elle superpose les couches de peinture et les feuilles de papier en toute liberté. En céramique, elle habille son grès de multiples couches d’engobes, et en particulier d’engobes de porcelaine qui vont donner la clarté de ses pièces et nourrir la suavité de ses matières. Engobe blanc souvent, mais aussi ocre, jaune, des nuances douces, des bleus, des gris… Aujourd’hui, aux côtés de l’engobe mat, l’émail prend peu à peu davantage de place, apportant éclat et lumière par accents. Céramique et peinture se rejoignent aussi dans les tableaux céramiques qu’elle a toujours créé.

Sous l’influence de cette première formation, la carrière de Brigitte Long s’inscrit alors dans des lieux divers, galeries ou centres d’art, parfois spécialisés en céramique, souvent ouverts à différentes formes artistiques. Désireuse de se rapprocher du milieu céramique, elle participe activement à l’association D’Argiles (céramistes de Rhône-Alpes), participe au Salon de la céramique de Saint-Cergue en 2004 et 2006, expose  au festival du 11e en 2009 et à Céramique 14 en 2010, est invitée dans diverses galeries en France…

L’expression d’un cheminement ponctué de rencontres

La forme naît de la motte ou de la plaque, pétrie dans cette terre fortement chamottée qui va, de sa rugosité, participer au dialogue entre rudesse et douceur qui distingue ses pièces. Brigitte Long s’attarde longuement à peaufiner ses sculptures. Gravure, lacération, déchirure, polissage… elle n’aime pas quand la terre est trop lisse : « Peut-être aussi parce rien n’est complètement lisse !« . Ce travail de surface est essentiel à son approche et sera révélé par la superposition des engobes et par l’enfumage. Les accidents de surface, les aspérités, qui sont comme autant d’accidents de la nature ou de blessures, témoignent d’une violence sous-jacente à la sérénité des pièces. Entre douleur et douceur, les oeuvres de Brigitte Long sont comme un chemin de vie, abordant le thème du parcours, travaillant les passages et les ponts, les liens qui nourrissent et unissent. Les formes, feuilles formant des paravents, mottes de terre qui s’égrènent et basculent les unes sur les autres, personnages abstraits construits de blocs successifs, sont autant d’images de ces constructions successives qui nous structurent et dessinent peu à peu une existence. « C’est un espère de chaos organisé. J’aime bien quand les pièces sont structurées et en même temps spontanées. C’est toujours difficile de lier les deux. »

Dans cet esprit, depuis les années 2000, elle intègre ponctuellement à sa céramique des pièces minérales ou métalliques, fragments collectés qui viennent réveiller le blanc de ses surfaces et matérialiser une conversation entre les éléments.

L’intérêt de Brigitte Long pour les rencontres ne s’exprime pas seulement dans la terre. Si elle apprécie la solitude de son atelier, elle se confronte très volontiers aux autres, à d’autres pratiques, à d’autres attentes, pour sortir du confort des habitudes. Ainsi a-t-elle participé à de nombreux voyages et échanges de céramistes en terres étrangères (Espagne, Pologne, Allemagne, République tchèque, Japon…). Dès 2007, les « correspondances croisées » l’ont amenée à travailler et exposer Berlin avec deux autres artistes. Tout dernièrement, en 2015, elle participe à deux expositions en Australie, opportunités nées des rencontres occasionnées par des déplacements antérieurs. De ces expériences et collaborations naissent des oeuvres inédites, des petites séries ou de nouvelles pistes qu’elle intègre à sa démarche.

De l’idée du chemin et du parcours émerge aussi la notion de mouvement. Etrange et subtil équilibre que celui qui émane des oeuvres de Brigitte Long. Si leur minéralité saute aux yeux, un imperceptible mouvement les habite souvent. Né d’un léger déséquilibre, d’une forme qui s’arrondit, d’une arrête qui ondule, d’une torsion de la terre, c’est toujours le même contraste qui habite l’artiste qui s’exprime ici : sa fascination pour la force et la fragilité de la nature.

Nature intime et féminine

Les plantes comme les roches sont source d’inspiration pour Brigitte Long, ainsi que pour de nombreux céramistes. La capacité d’une plante à se glisser là où rien de semblait l’inviter, les hasards de la vie de la nature…

Evidemment, la terre et les déchirures qu’elle lui impose ne manquent pas de nous renvoyer d’abord au minéral, un intérêt nourri par un long séjour en Bretagne et son goût pour la montagne. Falaises, rochers tombés, brisés, usés par le vent, par l’eau et le temps, demoiselles coiffées, figures éminentes de l’érosion, du lent mais sûr travail du temps. Sur ces formes qui revendiquent la rudesse de la roche, Brigitte Long appose son travail délicat de surface, mélange de douceur et de féminité. Son raku se nimbe de discrètes nuances colorées, émanations de son travail pictural, et de subtiles traces d’enfumage. Toujours léger, tout simplement destiné à ponctuer les pièces, à souligner les arrêtes et les accidents de surface, l’enfumage ne s’impose pas mais constitue une composante essentielle de l’harmonie finale de ses céramiques. Puissance du minéral, fragilité des couleurs et légèreté de la trace fumée répondent de nouveau à cette dialectique récurrente de son oeuvre.

Entre monumental et intime, entre forme et couleur, rigueur et mouvement, Brigitte Long poursuit son cheminement, avec talent et discrétion.

Photos : Christine Réfalo

Article publié dans la « Revue de la céramique et du verre », n°202, mai-juin 2015

Formes de la vie, terre en mouvement

Mette Maya Gregersen

La vague s’élance, se tord sous son poids, effectue une pirouette, puis continue sa route… Energie à l’état brut, les « Vagues » de l’artiste danoise Mette Maya Gregersen capturent le mouvement perpétuel de la mer, figent ses lames en leur point culminant, suspendent le temps. Depuis une quinzaine d’années, Mette Maya fixe dans la terre son désir d’ailleurs, sa quête permanente de liberté, la pulsion vitale qui l’habite.

Blanches, bleues, vertes souvent, les Vagues sont présentes de façon récurrente dans son œuvre. La Vague incarne une direction, un changement de cap, un mouvement ininterrompu. Ce mouvement qui durant des années, du Danemark (où elle est née en 1973) aux USA, à la France (où elle vécut cinq années, potière en Dordogne) avant de partir étudier la céramique puis l’art thérapie en Angleterre[1], en passant par la Norvège, l’a toujours portée. De voyage en voyage, Mette Maya a trouvé sa voie, une métaphore, pour exprimer dans la terre cette quête permanente du bonheur d’un lieu à l’autre, son besoin essentiel de bouger. Silhouette filigrane couronnée de cheveux roux, jean et bottines de routarde, un brin de rock attitude, prompte à sourire et appréciant visiblement l’échange et le contact avec les autres, Mette Maya Gregersen a sans doute le goût de l’exploration dans le sang…

Que reste-t-il de nous au fil des étapes de notre vie ? Que reste-t-il de ces moments ? Nous sommes porteurs des traces – souvent invisibles – de nos rencontres, de nos tâtonnements, des expériences que nous avons vécues. Mette Maya Gregersen transcrit cette idée dans ses œuvres, exprimant tout à la fois la fugacité de la vie et la conscience de notre perméabilité au monde et aux autres.

Elle y inscrit toute sa vigueur, laissant le soin à la terre avec laquelle elle fait corps de garder la trace de ses émotions, de ses désirs, de ses aspirations. Pour donner la dimension dynamique à la forme, elle utilise des stores de bambou, associant souplesse et rigidité, qui seront support à l’argile et même davantage. La couche de grès qu’elle applique dessus va, par la force de gravité, jouer et vriller, imprimant une torsion et un élan.

Le bambou devient le symbole de cette expérience qui l’a transportée pour s’éclipser. Brûlé dans le four à gaz lors de la première cuisson, il imprime de façon durable une trace dans la Vague. Les fibres végétales transparaissent à la surface de la pièce, malgré les multiples cuissons auxquelles elle va la soumettre pour que les émaux de sa composition, en couches successives, créent ces effets de bouillonnement, d’écume, des textures incroyables et virtuoses. Forme et surface doivent se fondre, la matière devenir la forme elle-même.

La terre est une nécessité pour Mette Maya qui travaille chaque jour avec acharnement. Depuis sa découverte de la terre à l’âge de seize ans grâce à un ami potier danois, elle est son unique langage. Elle y exprime sa rage de vivre, ses doutes, ses angoisses et ses questionnements, ses états émotionnels. Chaque étape de sa vie nourrit son langage, de nouvelles formes viennent enrichir ce parcours artistique et l’accompagnent dans son cheminement.

Ainsi est née la série des « In between waves », sculptures de grès concaves couvertes d’une multitude de fines lamelles de porcelaine émaillées. Entre les voyages, et au-delà de cette énergie qui la pousse à toujours tout remettre en question, il y a des accalmies, moments de sérénité et d’intériorité. Enfin posés les bagages, l’installation dans un nouvel atelier au Danemark, la maternité (elle a aujourd’hui deux garçons), Mette Maya s’interroge sur cette seconde part d’elle-même et de sa personnalité. De cet espace-temps de quiétude naîtront ces oeuvres raffinées qui jouent des contrastes entre monde extérieur (une coque comme les vagues, tumultueuse) et monde intérieur, tout de brillance et de beauté. On ressent pourtant, à bien regarder ces « In between waves », un mélange de fascination et d’inquiétude, comme si derrière le moment suspendu se cachait un danger, celui peut-être de l’enfermement. Des espaces comme d’attirantes fleurs prêtes à se refermer sur nous… Porcelaine et grès se rencontrent ici, une cohabitation techniquement difficile, encore sans doute une illustration de la dualité qui l’habite.Blue Wave.jpg

Dernière déclinaison de cette série : les « Winged waves ». La mer toute entière, immense miroir réfléchissant, devient symbole de notre humanité, avec ses turbulences, sa vaste part invisible à l’oeil et enfin le reflet du ciel qu’on y perçoit. Le ciel, un paradis, une image du bonheur sous lequel se cache nos turbulences de vie.

Répondant donc à des ressentis différents, les Vagues et leurs dérivés demeurent présents dans son travail. Mais depuis quelques années, elle a engagé une nouvelle recherche autour des « Constructions ». Pas de forme prédéfinie cette fois-ci, une élaboration tout en patience, en intériorité. Les oeuvres se construisent pas à pas, bandelette de terre après bandelette de terre. De jour en jour, la forme naît, s’incurve, prend une direction inattendue, revient vers son centre, créé un nouveau chemin… Comme nous, elle n’est pas une et prédéfinie (Mette Maya ne dessine pas ses pièces en amont). La forme est le fruit de l’ajout progressif de bandelettes, comme autant d’expériences, de choix, de rencontres qui nous nourrissent et font de nous des êtres sociaux, des êtres uniques.Back on Track.jpg

« If you don’t know where you are going – any road will get you there » : Mette Maya a fait sa devise de cette phrase inspirée de Lewis Caroll et chantée par George Harrison. De sa rencontre avec la terre jusqu’à aujourd’hui, depuis bientôt 30 ans, elle trace sa route, sans négliger les chemins de traverse qui font de son travail l’expression même de sa personnalité, un condensé de vie, intime et universel à la fois.

Maud Grillet

Mette Maya Gregersen a exposé à la galerie Terra Viva du 19 mars au 7 juin 2017

Photos : Maud Grillet et Mette Maya Gregersen

Retrouvez Mette Maya Gregersen dans « Une minute-une céramique », la série vidéo de la Galerie Terra Viva : http://www.galerie-terraviva.com/Videos.html

[1] Elle a étudié la céramique au Camberwell College of Arts de Londres entre 1996 et 1999 puis l’Art thérapie à l’Université de Sheffield, toujours au Royaume-Uni, de 2001 à 2003.